Dangote, un colosse aux pieds de béton

Vérone Mankou
Vérone Mankou

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Tunis, 20 février 2014.  Je suis à la bourre … mais cela ne m’empêche pas de repasser un troisième coup de cirage sur mes chaussures. Elles doivent briller. Je m’arrange pour que tout soit impeccable car je sais pertinemment que le diable est dans les détails. Mais au-delà de cela, je suis aussi animé par le désir de luire. Pile au moment où je m’apprête à sortir, je me rends compte que mon pantalon est un peu froissé (et pourtant, je l’ai repassé la veille avant de dormir). Je me sens obligé de faire demi-retour ; pour le retirer puis le repasser.

En le repassant, je me dis que c’est mieux de repasser aussi la veste … et c’est reparti pour 10 minutes. Juste après, je me retrouve en face du miroir pour me regarder sous tous les angles en vue d’être rassuré que tout est nickel chrome. A ce moment-là, l’idée que j’ai en tête est claire : je dois renvoyer une bonne image et refléter une certaine réussite comme me l’avait conseillé un grand frère quatre jours plutôt.

Une fois que tout avait l’air parfait, je suis sorti de ma chambre pour aller dans la salle de conférence. C’était un jour important pour moi. Je me trouvais à Tunis sur invitation de la Banque Africaine de Développement (BAD) pour une prise de parole où je devais parler de VMK, devant le conseil d’administration de ladite banque qui y était en retraite. Prendre la parole devant les cadres et dirigeants de la BAD était assez stressant car, en cas d’un « sans-faute », les répercussions sur VMK allaient être positives. Mais je stressais doublement … à cause de l’autre invité de cette retraite : Aliko Dangote, entrepreneur nigérian, très célèbre pour sa fortune (plus de 28 milliards de dollars en 2014), tout simplement l’africain (et l’Homme noir) le plus riche au monde ! Le genre de personne qui peut changer votre vie en une signature.  Je devais donc faire un sans-faute. Ce n’était plus une option mais un impératif. Je me le répétais sans cesse. J’en avais fait mon mantra du jour. Ce détour est utile pour que vous puissiez comprendre dans quel état de stress je me trouvais ce jeudi-là.

Me voilà donc dans la salle de conférence de l’hôtel Kempiski. Je me souviens encore de ce « ouf » de soulagement lorsque je remarque que je ne suis pas le dernier venu. Je me suis donc installé.

A ma droite il y’avait un chevalet sur lequel on pouvait lire le nom « Donald Kaberuka », le Président de la BAD de l’époque [un homme qui connaît bien le Congo (et) que je rends hommage pour son travail exceptionnel au sein de cette institution]. Juste après, il y en avait un autre où le nom « Aliko Dangote » était suspendu. Je me suis dit : ça y est ! Je suis à la bonne place.

Quelques minutes s’égrènent avant que Donald Kaberuka débarque. Il précède Aliko Dangote qui fait son entrée … seul. C’est plutôt une surprise car dans ma tête, j’avais conçu une image d’Épinal de cette personnalité. Je me disais que c’est le genre de « mec » qui se remarque facilement parmi 100 dans une salle. Je l’imaginais « bling bling » ; costume cousu sur corps (comme le dirait un sapeur congolais), crocodile au pied (comme les riches de nos jours) avec une montre de luxe. Je m’attendais à ce qu’il se pointe avec trois gardes du corps ; des malabars avec oreillettes et lunettes noires scrutant chaque détail autour de lui.

Il n’en était rien. Les gardes du corps en lunettes noires n’existaient que dans mon imagination. Un autre détail m’avait tapé à l’œil : il n’avait pas repassé sa veste deux fois, comme moi et n’avait pas pensé à cirer sa chaussure … qui n’était même pas en croco mais en cuir léger (ndlr : un vrai brazzavillois sait faire la différence entre toutes les variantes du cuir en un simple coup d’œil 😉 ).

Si je ne connaissais pas l’homme (j’ai beaucoup lu sur lui), j’aurais refusé de croire que ce monsieur, devant moi, était l’homme le plus riche en Afrique. L’homme n’était pas arrogant et ne portait pas le moindre signe d’orgueil. Aussitôt les présentations faites, on parlait sans protocole, comme des gens qui se connaissaient depuis longtemps. Assis que nous étions, il avait accepté de se lever, sans aucune hésitation, à ma demande de faire un selfie.

 

 

Lorsque je lui ai, ensuite, remis ma carte de visite, ce dernier m’a remis la sienne en prenant la peine d’écrire son numéro de portable dessus. J’en avais profité pour plaisanter en lui disant « Merci de m’avoir donné le numéro de votre assistant ».

Il s’était montré réceptif à la blague et l’avait manifesté en me demandant de l’appeler pour voir. Je l’avais fait immédiatement et le téléphone qu’il avait en main s’était mis à vibrer. Sur l’écran, je pouvais bien voir « Incoming call » et juste en dessous « +242xxxxxx » … il m’avait alors lancé un sourire moqueur. Instant inédit !

Ce moment était tellement agréable et disruptif que je ne voulais pas penser aux personnes qui, avec un « petit » million de dollars (parfois spéculatif) se comportent comme des chefs d’Etat, avec toute la logistique que cela implique et le bling bling qui va avec. Bref, la première impression que j’ai eu de ce monsieur était bonne.

Depuis ce jour, il est devenu un modèle pour moi, il m’inspire tant pour la personne qu’il est (devenu ?) que par son parcours d’entrepreneur. C’est l’homme le plus riche que j’ai eu à rencontrer. Il est aussi, probablement, l’homme riche le plus simple que j’ai coudoyé.

Je me permets donc de vous parler de lui dans l’espoir de réveiller le « Dangote » qui sommeille en vous.

Qui est Dangote ?

L’histoire de Dangote est celle d’un homme né d’une famille nantie et qui se lance dans les affaires étant âgé de 20 ans grâce à un emprunt de 500 000 nairas (3000$… de l’époque) fait auprès de son oncle. Il comptait se lancer dans la commercialisation du ciment. C’est ce que dit la légende. Il faut dire que le ciment a toujours été un bon investissement dans un continent où, pour beaucoup, « la brique ne pourrit pas ».

Au Nigeria de Dangote, à la fin des années 70, il n’y avait pas toujours le ciment pour faire les briques. C’était un produit rare et ce n’était pas par hasard qu’il avait choisi de commercialiser ce produit. Le secteur avait de l’avenir. Il ne lui avait pas fallu attendre longtemps pour passer du simple commerçant à importateur de ce produit. Celui qui n’était que dans le ciment décide alors de se diversifier dans l’alimentaire (sucre et riz) quand le marché se libère subitement.

En effet, des hommes en treillis ayant pris le pouvoir avaient décidé de mettre tous les « collabos » de l’ancien régime en prison. Parmi eux, les anciens rois du sucre et du riz. C’est à cette période que naquit le Dangote Group. Le « Group » n’a fait qu’une chose pendant près d’une décennie : Importer.

A la fin de la décennie 80, l’homme opère un changement de stratégie. De grand importateur, il décide de devenir grand industriel : l’objectif à la longue est de ne plus importer … mais plutôt, d’exporter.

Notre industriel, lance des usines à tout bout de champ : Sucre (dont il est le leader au Nigeria puisque sa raffinerie de sucre est la plus grande en Afrique et la 3e plus grande au monde), Sel, Emballage, Acier, Textile, et Ciment. C’est justement pour son ciment que Dangote est le plus connu hors de son pays, car son ciment est partout.

Eh oui ! Dangote a construit plusieurs cimenteries hors du Nigeria : au Congo, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en Ethiopie, en Tanzanie … bref, le monsieur est sans doute le roi du ciment africain. Notons au passage qu’il est le propriétaire de la plus grande cimenterie de l’Afrique subsaharienne.

En 2007, le grand magazine Forbes publie son classement annuel des milliardaires. Sur ce listing, l’américaine Oprah Winfrey valait 1,5 milliards de dollars, faisant d’elle (selon Forbes) « la personne noire la plus riche au monde », affirmation qu’Aliko Dangote, inconnu du plus grand nombre, conteste en déclarant qu’il était bien plus riche que l’américaine.

En effet, il était déjà très riche mais passait sous les radars car n’étant pas sur les marchés. C’est ce qu’il fit la même année en introduisant deux (2) de ces entreprises dans la bourse de Lagos. Le succès est rendez-vous. Cela lui avait valu une valorisation de plus de 10 milliards de dollars … confirmant ce qu’il pensait du listing Forbes de cette année : erroné.

L’année suivante, il avait intégré ce prestigieux listing comme étant l’homme noir le plus riche au monde, loin (très loin) devant Oprah.

Ce qui avait fait que je le respecte (et je ne pense pas être le seul) c’est qu’au Nigeria, et pas que, quand on sonde de très près les gens, on arrive au résultat que toutes les grosses fortunes ont une odeur de pétrole. Chez Alinko, c’est plus une odeur de ciment (ou de sucre) qui se dégage (avec toute la poussière qui va avec…).

Dangote valait plus de 10 milliards de dollars sans toucher au pétrole. Mais cette situation allait évoluer rapidement. Effectivement, en cette période, le pétrole avait commencé à grimper et résister à la tentation était un supplice. Il avait finalement cédé en diversifiant son portefeuille dans le pétrole. Et il n’y était pas allé de main morte.

Quelques années plus tard, il lança la construction d’une raffinerie de 9 milliards de dollars, capable de raffiner 400 000 barils jour : le plus grand d’Afrique !

Quand on a un tel niveau de cash (flow), se diversifier devient moins stressant, ce qui fait que, aujourd’hui, il n’y a pas un secteur où il n’est pas présent. C’est donc sans surprise qu’on le retrouve dans les télécoms (il est en train de construire au Nigeria un réseau en fibre optique de 14.000 km). Il voit les choses en grand. Dans un monde où le numérique est au cœur de tout, un tel investissement est très stratégique d’autant plus que l’homme a lancé, en fin 2016, une banque 100% numérique, la SunTrust Bank, ciblant les non-bancarisés, soit 40 millions de nigérians pour commencer.

L’homme a les moyens de faire grand voire très grand. Pour preuve, il disait il y a peu vouloir racheter le club anglais de footbal Arsenal. Sa société « Dangote Group », quant à elle, emploie 26 000 personnes.

Que retenir de lui ?

Aujourd’hui, quand on parle Dangote, on semble retenir de lui que sa fortune, mais l’enseignement que je tire de lui est tout autre. En effet, quand je vois le parcours d’Aliko, je ne retiens qu’un nombre : 40.

C’est le nombre d’années qu’il a pris pour bâtir son empire économique. Pendant quarante (40) ans, il s’est diversifié mais il a gardé intact sa passion pour le béton (le ciment) : son premier amour.

Ce chiffre m’impressionne parce que de nos jours, je vois de plus en plus de gens se casser la tête en voulant aller trop vite. Ils se lancent dans l’entrepreneuriat avec une idée en or  en se disant qu’ils vont s’enrichir, du jour au lendemain. Et quand le lendemain, la fortune n’est pas au rendez-vous, ils abandonnent pour passer à autre chose et ainsi de suite.

Dangote, lui, bâtit son empire depuis quarante ans, progressivement, en posant une seule brique à la fois en prenant le temps qu’il faut, sans jamais aller trop vite. Il a attendu 30 ans pour sortir du Nigeria et aller conquérir l’Afrique. Ce que nous ne savons pas faire !

Je vois beaucoup d’entrepreneurs accélérer le développement de leur business plus que leur marché ne le leur permet alors qu’ils n’ont pas encore une base solide dans leur propre pays. Ils se battent pour s’installer ailleurs dans une course veine au titre, sans doute pour être présentés comme patrons d’une « multinationale ». C’est pareil pour ceux qui n’ont pas encore d’assises dans une ville et qui veulent se lancer dans une autre ville avant que leur développement ne soit effectif. Attention ! Naufrage en perspective.

L’histoire de Dangote nous apprend la puissance de la force tranquille qui consiste à ne jamais faire de surinvestissement au lieu de l’investissement dans le temps. Il est parfois drôle de voir des gens se lancer dans un bon projet et se dire qu’en mettant beaucoup d’argent, les choses iraient plus vite et la rentabilité avec. Encore une erreur grave ! Pourquoi ? Tout simplement parce que je doute qu’une plante qui a besoin de 2 litres d’eau par jour pendant 100 jours pour donner un fruit, le donnera en 1 jour si on y apporte 200 litres d’eau. Au contraire, c’est la meilleure façon de tuer la plante à cause du marécage artificiel créé pour la circonstance … car il y a des choses qui ne s’améliorent qu’avec le temps, comme le vin ou Dangote Group.

Je ne dis pas que Dangote n’a jamais connu des échecs. Il n’existe pas, sur cette terre, un « entrepreneur » qui n’ait jamais connu d’échecs mais l’échec ne doit pas être considéré comme une fin en soi.

Dans les années 90, par exemple, Dangote avait mis des millions de dollars dans une banque qu’il avait rachetée et c’était un échec monumental vu que la banque avait fait faillite peu de temps après. Et pourtant quelques années plus tard, c’est le même qui lance une banque d’un nouveau genre : la SunTrust Bank. Comme quoi, souvent, un échec a du bon. Ce qu’il faut éviter, c’est de connaître le « même » échec deux fois. Ce serait stupide, reconnaissons-le !

Je doute que Dangote soit en fin de cycle. On va encore entendre parler de lui pendant longtemps, j’en suis sûr car c’est un preneur de risque. D’ailleurs, il ne serait pas connu s’il n’avait pas choisi de RISQUER en empruntant l’argent chez son oncle (une grande somme à l’époque). Il ne serait pas connu, non plus, s’il avait décidé d’ABANDONNER au premier couac et, enfin, il ne serait pas connu s’il n’était pas prédisposé à PERSÉVÉRER pendant de longues années … et il a réussi à faire tout pendant une période sombre de son pays, alors géré par une junte.

Pour avoir réussi dans un environnement des affaires aussi hostile, je pense que ce Monsieur est un colosse aux pieds en béton avec des reins solides. Respect !