Prédiction 2018 : les startups ne vont (toujours) pas décoller

Vérone Mankou
Vérone Mankou

Dans Analyse Posté le

Ce titre est tendancieux, je le sais. Rassurez-vous qu’il a été choisi à dessein. Alors, très chers lecteurs (et lectrices), on se calme et on lit jusqu’à la fin … pour éviter des commentaires hors-sujets comme c’est souvent le cas !

Contrairement aux deux précédentes prédictions où j’ai fait preuve d’une concision inhabituelle, ici, je vais prendre la peine d’être plus explicite, histoire de me faire comprendre par tous (exercice assez difficile dans mon pays, j’avoue).

A mes débuts, il y a 10 ans, nous n’étions pas nombreux au Congo à parler de startups. Le mot était compliqué et incompris. Aujourd’hui, c’est pire. Le but de cet article n’étant pas de revenir sur la définition de ce mot puisque, heureusement pour nous, il y a Wikipedia.

Aujourd’hui, « startup » est devenu un mot « trendy ». Tout le monde en parle. Par ici, on apprend qu’il y a des formations pour devenir startuper, par là on apprend qu’on recherche des startups à financer, on l’entend dans les discours, dans les ateliers, partout … sauf que dans la vraie vie, ça ne court pas les rues !

Personnellement, je ne connais pas (au Congo) beaucoup d’entreprises récentes qui méritent vraiment d’être appelées « startup ».

Les startups ne décollent pas par manque d’intérêt ou de talents, mais parce que, selon moi, tous les ingrédients ne sont pas réunis pour favoriser l’éclosion de cet écosystème. D’après mon analyse, quatre facteurs expliquent cette situation.

=> Le premier facteur est macroéconomique. Au Congo, nous n’avons pas un secteur privé fort, avouons-le, ce qui fait que l’Etat mène la barque. Quand l’Etat se porte bien au niveau économique, tout se passe bien : « l’argent circule » comme on aime le dire ici. Mais quand l’état tousse, toute l’activité est en berne.Le secteur privé n’a jamais su prendre le relais. Les plus anciens d’entre vous se souviendront que pendant le « plan d’ajustement structurel », les cadres de « Breton Woods » (FMI et Banque Mondiale) avaient « décrété » qu’il fallait tout privatiser pour alléger le poids de l’Etat et que « le secteur privé allait prendre le relais ». Le résultat de cette politique est visible jusqu’aujourd’hui étant donné que dans chaque ville du Congo, nous trouvons les ruines des entreprises du « mono » qui n’ont jamais trouvé de repreneur. Cette « incapacité » du secteur privé à prendre le relais (pour des multiples raisons que je ne vais pas citer ici) nuit à son autonomie depuis toujours. La crise que traverse le Congo actuellement le confirme. Notez qu’ici, quand je parle du secteur privé, je pense aux entreprises « conventionnelles ».

=> Conventionnelle n’est pas le genre de mot qu’on retrouve dans la définition d’une startup qui, dans son ADN, est plus exposée aux risques. Son business model n’est pas toujours défini à son lancement et subit généralement des plusieurs modifications. Cependant, « risque » est un mot qui revient dans tous les livres sur l’entrepreneuriat car il est omniprésent. Lorsque le risque est sous-estimé, il cause des naufrages, et lorsqu’on le surestime, il empêche d’avancer.  Gérer le risque (qui peut être de divers ordre) est le quotidien de toutes entreprises. Et, dans un environnement macroéconomique comme le nôtre, les startups sont encore plus exposées. Il suffit de jeter un coup d’œil dans le rapport Doing Business sur le Congo pour savoir que les obstacles sont innombrables. J’en déduis qu’au Congo, il faut au moins sept (7) ans pour qu’une startup traverse la vallée de la mort au Congo … au lieu de trois (3) ans comme dans en Occident.

=> Ce qui fait une startup, j’ai l’habitude de le « prêcher », c’est l’idée (et non les moyens comme pensent la majorité des startupers… congolais).  La force d’une startup c’est donc l’idée qui la crée (la réponse à un besoin clairement identifié). Les bonnes idées produisent de bonnes startups. Les startups ont souvent démarré avec une idée simple : rechercher sur le web (Google), Connecter les gens (Facebook), Publier sur internet (WordPress) ; trois services sans lesquels vous ne seriez pas en train de me lire. Bien que certaines startups deviennent des groupes avec plusieurs services, leur succès vient toujours du premier service, disons, de l’idée de départ. Le problème est qu’ici les bonnes idées sont rares, admettons-le. Cela fait qu’on se retrouve avec des startups dont l’éphémérité est prévisible. Parfois les idées sont bonnes, mais l’environnement n’est pas encore préparé pour les permettre de faire long feu : c’est ce que j’appelle souvent les « mauvaises bonnes idées ». Quand ce n’est pas l’environnement qui fait défaut, c’est le manque d’initiatives qui empêche les startupers d’avancer. Le marché congolais est très petit mais il n’est pas rare de voir plusieurs jeunes se lancer dans la même niche … avec le résultat qu’on connaît. Bref, autant de raisons pour conclure qu’ici, il y a plus de grands coups de communication que de projets avec un potentiel de « startup » 

=> Enfin, il y a l’accompagnement. « Quand un (groupe de) jeune(s) a une bonne idée, qui peut l’accompagner ? » … c’est la question à 1 millions d’euros. Si gérer nécessite du talent, accompagner est une autre paire de manches. Des structures pour accompagner existent mais l’accompagnement, proprement dit, est remis en question par le manque de personnes outillées et expérimentées dans cette tâche « énergivore ». Les jeunes porteurs de projet peuvent être de bons techniciens sans être de bons vendeurs ou gestionnaires. Non seulement que le manque de formation est pénalisant pour eux, un accompagnement de mauvaise qualité est dévastateur car force est de constater que ces startups disparaissent aussi vite qu’ils apparaissent. Le manque de filtre à l’entrée (qui peut s’expliquer par le faible nombre de candidats) est aussi dangereux car des projets éphémères sont encouragés au détriment de la crédibilité de certaines structures. Cela donne l’impression que chez nous, accompagner consiste uniquement à offrir des beaux bureaux avec une connexion internet gratuite.

En gros, quand on prend la spécificité de l’environnement macroéconomique du pays, on y ajoute l’aspect non conventionnel des startups (incompris par l’état et par les entrepreneurs eux même), on y superpose le manque d’idées pertinentes (et  quand elles le sont, il y a un manque d’accompagnement de qualité) :  on est dans une situation compliquée. Notons donc qu’avec de bonnes idées, de vrais talents et un accompagnement de qualité, on peut faire des miracles … et c’est justement ce qui nous manque dans le pays. Cela manquait déjà il y a 10 ans, cela manque encore aujourd’hui et c’est d’autant plus criard que nous sommes obligés d’aller dans ce sens alors que sans écosystème local, il n’y pas développement de l’économie numérique.

Voilà pourquoi, je pense que cette année encore, on va entendre parler des startups partout, mais on en verra pas beaucoup et je ne vous cache pas que j’espère vraiment me tromper. Cet article est, vous l’avez compris, le constat d’un échec, un échec collectif mais aussi et surtout personnel. Effectivement, moi aussi je me suis penché sur le problème pendant longtemps avec ma fondation, mais faute d’énergie (faute de temps aussi) et d’argent (accompagner coûte plus cher que créer), j’ai dû me résoudre à baisser les bras en faisant un repli stratégique pour mieux revenir (j’en parlerais dans un autre article bientôt). En attendant, je mets mon expérience au profit des jeunes entrepreneurs ayant des projets viables qui toquent à ma porte… à la seule condition d’emmener du Sprite (à défaut du 7up) à chaque séance de coaching … investissement symbolique oblige parce que ce qui est gratuit, n’a pas de valeur !

Néanmoins, j’éprouve une grande admiration pour ces jeunes entrepreneurs qui ne lâchent pas et qui se battent avec la dernière énergie car ayant tous en partage la volonté de réussir, ma prière est qu’ils réussissent, ils le méritent, pourvu qu’on les accompagne. Quelqu’un de peu inspiré (je suis forcé de le constater) a dit que « Mark Zuckerberg n’avait pas besoin d’aller dans un incubateur pour créer Facebook », ce qu’on ignore, c’est que Mark Zuckeberg est dans un pays qui a une longue tradition entrepreneuriale. Permettez-moi d’extrapoler en disant que cette tradition est rentrée dans les gènes de tout américains et, ce,depuis des siècles. Les Etats-Unis sont un pays où le système d’éducation est tellement solide qu’il est devenu une machine à créer des talents ; un pays où des universités se comptent par centaine ; un pays où recruter un talent est aisé et aussi, un pays où on n’a jamais entendu parler d’année blanche (ou son spectre). Plus sérieusement, je suis convaincu que si Mark Zuckeberg avait grandi dans un pays comme le mien, il travaillerait chez MTN.

Petite histoire pour terminer.

Dans « Street Fighter », l’adaptation cinématographique du célèbre jeu vidéo, il y a une scène mythique dans le film : Ken et Ryu tombent dans les mains du méchant Bison et ses hommes. Au même moment, dans un petit écran relié à une caméra, ils voient un camion chargé d’explosifs se diriger vers la salle où ils se trouvait tous, on pouvait lire la peur sur le visage de tout le monde. Ils regardaient sur l’écran le camion chargé d’explosifs foncer droit sur eux … et là on imagine la suite ; une grande explosion (comme l’Hollywood l’adore) et là pour éviter la catastrophe, Zangief s’écrie : « Vite, changez de chaine ! »… Phrase culte du film.

 

 

Chez nous au Congo, on a tous vu le camion chargé d’explosifs foncer vers nous sur l’écran de la vidéo surveillance. Seulement, plutôt que de trouver une solution, on a décidé de « changer de chaine », faire comme si de rien n’était en espérant une autre issue : c’est de la folie ! C’est pas moi qui le dit mais Einstein : « La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent ».

L’image est forte, mais elle est la plus représentative de la situation actuelle. Cela fait plusieurs années qu’on fait recours aux mêmes pratiques et les choses n’avancent pas. Les startups se comptent au bout des doigts de la main. Il est temps que cela change, non ?