Paiement mobile : unique clé du e-business en Afrique.

Vérone Mankou
Vérone Mankou

Dans Analyse, Business Posté le

Il y a peu de temps, je répondais à une invitation de mentorat.club pour faire un live Facebook, sur un sujet qui intéressait beaucoup les membres de cette plateforme : « Créer une entreprise à succès en Afrique ».

Deux choses ont retenu mon attention ce jour-là : la première était les caprices de la technique (on avait dû s’y prendre 3 fois … d’abord avec un laptop dont le navigateur avait planté, puis un téléphone qui s’était déchargé … c’était éprouvant) et la seconde était une question qui m’avait été posée par un jeune développeur qui voulait savoir comment faire du e-business en Afrique quand on sait qu’il est impossible d’avoir un compte marchand PayPal (dans la majorité des pays en tout cas) tout en sachant qu’il est pratiquement impossible d’interagir avec les solutions de paiement mobile des opérateurs faute d’API.

Cette interrogation est la source d’une grande frustration chez les e-marchands car le problème évoqué empêche le e-commerce de prendre son envol sur le continent. Je vais m’étendre un peu sur le sujet afin de faciliter la compréhension de tout le monde.

Le commerce est une activité simple en principe. D’un côté, on a un marchand qui achète sa marchandise auprès d’un fournisseur et qui le vend ensuite à un client. Le détaillant achète et vend sa marchandise avec des espèces sonnantes et trébuchantes bien entendu. Et, à l’épuisement de son stock, il ira se réapprovisionner auprès du grossiste et le cycle recommence indéfiniment pour ne jamais s’arrêter, normalement.

Ce principe est aussi vieux que le monde, je peux dire, et il n’a pas vraiment connu de révolution. Cependant, les modes de paiement, quant à eux, ont changé (évolué ?) avec le temps. On est passé du troc à la monnaie, physique d’abord, puis électronique. A chaque mutation, le mécanisme n’a pas vraiment changé. Mais pour chaque mutation, l’instantanéité de la transaction a toujours été gage de réussite.

Avec la confiance, les transactions sont devenues, pour certains, pas si instantanées que cela. Il n’est pas rare de voir un fournisseur donner un délai à un marchand pour payer une marchandise. Cela s’applique aussi entre le marchand et un client : c’est ce que l’on appelle chez moi au Congo, le « bon pour ». Sauf que, pour bénéficier de ce « bon pour », il faut que les deux (2) parties se connaissent vraiment… pour éviter les abus de confiance.

Le problème, c’est que même quand on se connaît très bien, il arrive des couacs et pour les prévenir, certains marchands au Congo placent dans leurs échoppes une pancarte affichant « pas de bon pour ! ». Il est également fréquent que ces commerçants placardent contre leurs murs un tableau au message très évocateur : « Il faisait crédit à ses clients » ; un texte souvent accompagné d’un dessin représentant un monsieur avec des vêtements usés qui quitte la ville à pied, avec ses affaires sur le dos, marchant vers un village qui n’est jamais proche.

Revenons-en à nos moutons.

La monnaie électronique (bien que physique dans un compte) a le double avantage de permettre à ce qu’on ne se balade pas avec le cash et de garantir l’instantanéité de toutes les transactions. L’argent passe du compte du client à celui du marchand qui, lui, peut aussi le transférer dans le compte du fournisseur qui l’envoie ensuite la marchandise, un cycle toujours aussi simple, mais plus rapide et efficace.

C’est donc naturellement que ce mode de paiement s’est imposé sur Internet et le fait qu’internet soit sans frontière, le marché des e-marchands (marchands électronique) s’est donc agrandi considérablement, ce qui les a permis de vendre plus, et de gagner plus. Résultat : en moins de 25 ans, les e-marchands qui ont réussi sont tous devenus des milliardaires dans leurs devises locales quelques ce soit le pays (exception faite pour le Zimbabwe, où, il y a peu, on n’avait pas besoin de vendre en ligne pour devenir milliardaire puisque même un simple pain coûtait quelque milliards… J).

Pour avoir accès à ce service, il suffisait d’avoir une carte bancaire. L’occident ayant un taux de bancarisation très élevé, tout le monde (ou presque) détenant un compte en banque dispose d’une carte bancaire. Rien de plus simple, le succès était au rendez-vous.

Pour info, la quasi-totalité des entrées de Google, Amazon, Facebook, et Apple (GAFA en sigle) viennent de ce mode de paiement : des centaines de milliards de dollars par trimestre, des milliers si on prend en compte l’ensemble des e-marchands dans le monde.

Comme pour tout ce qui est « trending » en occident, la vague finie toujours par déferler sur le continent africain. Dans le cas présent, il y a eu quelques couacs.

Le premier : pour développer un site de e-commerce, il faut une masse critique. Or, pendant longtemps, internet était un luxe en Afrique et les premières initiatives ont tous subi des échecs cuisants par manque de clients.

Le deuxième couac est celui lié à la faible bancarisation du continent (surtout en Afrique noire) qui concentre très peu de possesseurs de cartes bancaires. Quand on calcule le ratio entre le nombre d’internautes et les cartes bancaire, le résultat est tellement décevant que ce modèle économique ne marcherait nulle part sur le continent noir (hormis l’Afrique du sud, je crois). D’ailleurs, ce mauvais ratio explique pourquoi les leaders occidentaux du domaine, à l’instar de PayPal, boudent le continent (certains pays en tout cas, d’après ce que j’ai cru comprendre).

Le troisième couac est lié à la logistique. En effet, pendant que, en Europe, pour se faire livrer un produit, il suffit de donner une adresse du genre « 397 Rue de Vaugirard, 75015 Paris » (Ps : c’est l’adresse de mon resto préféré à Paris, je vous le conseille ), en Afrique, dans certains pays, se retrouver est un vrai casse-tête car les adresses ressemblent plutôt à « 8e parcelle à droite, sur l’avenue des dallettes après le croisement entre la principale et l’avenue X ». Dans un pareil contexte, une petite inattention suffit pour se  retrouver 200m, voire, 1km plus loin. Vivement que l’application SnooCode soit disponible partout.

Au problème de la faible pénétration d’internet, les choses évoluent vite et des solutions sont en train d’être trouvées avec le concours des Etats et des opérateurs. Internet devient plus accessible et de meilleure qualité. Ce qui a pour conséquence de voir le nombre d’internautes exploser (surtout du côté des mobinautes). Les stats sont assez satisfaisantes aujourd’hui, ce qui fait que des sites de e-commerce poussent comme des champignons sur le contient.

Du plus grand (Jumia, sans aucun doute) aux plus petits, tous partagent le même rêve : réussir. Mais pour cela, il faut se faire payer, et tous sont unanimes sur un point : ce paiement se fera sur mobile, grâce au mobile banking qui est aussi en train de gagner du terrain avec ses 140 millions d’utilisateurs en Afrique.

 

 

Le mobile banking (c’est plus sexy à écrire que « la banque mobile » avouons-le) est la solution pour le paiement mobile, ce point de vue fait l’unanimité ! Là où, partout dans le monde, il faut sortir sa carte et taper 3 séries de chiffres (Numéro carte, date d’expiration & CVV) ainsi que son nom pour valider un paiement, en Afrique, tout le monde se verrait sortir son téléphone pour suivre une procédure en USSD (généralement) pour valider un paiement.

Cela se fait, déjà mais le problème est dans la validation de ce paiement, traumatisant pour les marchands. Je vais vous dire en quoi : quand on achète sur internet avec une carte bancaire, il y a un système qui permet au site marchand de savoir si le paiement a été effectué afin de lancer le processus de livraison du produit. Cela se fait automatiquement dès la validation du paiement (l’instant où l’argent est débité dans le compte). Ce système automatisé est la raison du succès du e-commerce car il s’intègre facilement quel que soit le site ou le service. PayPal étant la plateforme la plus utilisée au monde loin devant sa (plus d’une) centaine de concurrents.  Avec le mobile banking, ça coince. La difficulté pour les e-marchands est qu’il n’y a aucune validation automatique, pas d’API disponible dans la plupart des pays. Ce qui fait que, quand un client procède au paiement, le marchand ne reçoit qu’une notification sur son téléphone, c’est à lui de le valider manuellement. Il en résulte une (très) mauvaise expérience car l’utilisateur s’attend à une instantanéité qui est quasi impossible. Et si l’utilisateur commande en pleine nuit, il n’aura aucun retour du marchand jusqu’à ce que celui-ci soit disponible … ce n’est pas un bon deal pour les deux (marchand comme client).

C’est de cela que le jeune développeur parlait lors de ce live. Il lui est impossible d’intégrer PayPal dans son site (pour la raison que je viens de donner plus haut) et il lui est impossible d’intégrer le paiement mobile sur son site. C’est un véritable casse-tête poussant les e-marchands à trouver des alternatives qui n’améliorent pas toujours les choses pour bon nombre d’entre eux. Parmi ces solutions de secours, il y a le fameux Cash On Delivery (COD) ou paiement à livraison.

Lors d’une récente conférence à laquelle j’ai pris part à Kinshasa, j’ai échangé avec des jeunes qui étaient dans l’e-commerce et un, parmi eux, m’a avoué que au moins un tiers de ses clients ne payent pas à la livraison. Entre le moment où ils passent les commandes et le moment où ils sont livrés, leurs clients changent souvent d’avis. D’autres, par contre, ne commandent pas pour acheter, mais uniquement pour vérifier que ça marche… 1/3, c’est assez frustrant car peu d’e-marchands possèdent du stock en réalité. Généralement, ils vont le prendre auprès d’un fournisseur quand une commande est passée sur la plateforme et revienne le payer après, une fois que le client final aura réglé sa facture.

Une fois sur trois, ils se retrouvent  dans des problèmes avec leurs fournisseurs, non sans avoir jeté de l’argent pour le transport (une dépense supplémentaire qui n’est pas à négliger, surtout quand on est une petite entreprise).

Pour pallier à cela, il faut simplifier les choses du côté du client et du marchand, il nous faut donc un « Paypal du mobile banking » en Afrique. Simple à utiliser pour le client, simple à intégrer pour les marchands. Ainsi, tout le monde trouverait son compte. Mais est-ce qu’une telle solution existe vraiment ? … Ma réponse est : OUI et NON.

OUI, parce que des solutions pour automatiser le paiement mobile en Afrique naissent comme des champignons. Et NON, parce que ces solutions sont, pour la plupart, très complexes car parfois difficiles à utiliser pour les utilisateurs et difficiles à intégrer pour les développeurs. La tarification est parfois excessive, ce qui démotive plus d’un… Cela explique, en partie, pourquoi Jumia s’est vu obligé de lancer sa propre solution de paiement mobile : Jumia Pay. Attention à « ne pas refaire chez soi », sauf si vous avez un chiffre d’affaires de plus de 134 millions d’euros (près de 100 milliards de Francs CFA) annuel comme Jumia.

Le nœud gordien du e-commerce est donc la simplification du paiement mobile en ligne, laquelle simplification aidera les clients et les marchands, tant dans son utilisation que dans son intégration. Celui qui réussira ce pari aura réussi à bâtir un « PayPal Africain » si on peut l’appeler ainsi. Mon petit doigt me dit qu’il va bientôt avoir des annonces allant dans sens…