Mon rêve vieux de 14 ans !

Vérone Mankou
Vérone Mankou

Dans Général Posté le

Dans le monde de l’entrepreneuriat, le mot « persévérance » n’a pas d’égal. C’est le maître mot. Il est quasiment impossible de ne pas le retrouver dans les citations les plus inspirantes sur l’entrepreneuriat. J’ai réussi à intégrer ce composant dans mon ADN entrepreneurial au travers de nombreuses expériences qui ont impacté tant ma vie professionnelle que personnelle. Je veux partager avec vous, aujourd’hui, l’une de ces expériences. Je vous préviens, ça va être long mais sa lecture intégrale en vaut la peine !

Aussi loin que je me rappelle, l’écran a toujours été au centre de mon attention. Dans mes très rares souvenirs d’enfance (je devais avoir autour de 5 ans), je me souviens que nous avions une télé Thomson et un magnétoscope JVC sous lequel étaient alignées deux rangées de vidéocassettes comme des livres dans une bibliothèque. Le magnétoscope, je savais déjà l’utiliser à cet âge puisqu’à l’époque, lorsqu’on était en face d’une télé, les options étaient limitées. On n’avait que deux choix : Télé-Congo ou la vidéocassette. Et, la plupart du temps, c’était la vidéocassette qui l’emportait.

Plus tard, une autre « option » s’était ajoutée. J’avais maintenant le choix entre Télé-Congo, la vidéocassette et la disquette de Nintendo (merci Mario). Ce n’est qu’après que le bouquet Canal+ a débarqué et je basculais maintenant entre la télévision et l’ordinateur, deux écrans qui ont bercé ma vie.

J’avais décidé de commencer ma carrière devant un écran d’ordinateur avec pour seul objectif : la création de contenu. C’est donc à dessein que je m’étais tourné vers la programmation et c’est en codant que mon envie de lancer une chaine de télévision était née. Je vais vous expliquer comment.

En 2003, DIAMASCO VIDEO & SON (DVS), un studio de musique et vidéo dans la ville de Pointe-Noire qui existe jusqu’à ce jour (enfin je crois) décide de lancer un site web pour vendre des articles culturels congolais. Mon frère aîné, Eddie (MEG…pour les intimes), qui travaillait pour le promoteur de ce studio a suggéré à ce dernier de faire appel à mes services.
C’est donc ainsi, peu de temps avant ce 17e anniversaire, que j’ai commencé à travailler pour ce monsieur très exigeant pour qui je restais devant mon ordinateur jusqu’à tard dans la nuit car le timing était très serré.

Chez DVS, il n’y avait aucun bureau dédié à cette tâche. Donc, je travaillais dans le bureau du promoteur et à chaque fois qu’il recevait des invités, j’étais contraint de « patienter » dans le studio de post-production qui était occupé par mon frère et ses collègues. Ces moments de « patience », une fois cumulés, correspondent à des heures passées, le plus souvent, à assister au montage des vidéos et des films.

La plupart des reportages produits par ce studio étaient diffusés sur les trois chaines locales qui émettaient en ce temps-là (Télé Pointe-Noire, TPT et Canal Océan). La coopération avec ces chaînes était une expérience frustrante pour DVS qui avait finalement lancé, quelque temps après, sa propre chaîne de télé qu’elle avait choisie de nommer « DVS + » (les ponténégrins ont bien connu cette chaîne qui n’existe plus).

Ma mission chez DVS n’a duré que trois mois, le temps des grandes vacances, mais la magie qui s’était produite là-bas est restée en moi. Ma passion pour le petit écran était née ; je voulais aussi avoir ma chaîne de télévision, une chaîne différente des autres.

Deux ans plus tard, je parviens à me faire recruter comme stagiaire chez Canal Océan. Mon but : comprendre les rouages de la télé. J’ai commencé à la post-production avant de migrer vers la régie. Ici encore, l’expérience n’a duré que le temps des vacances, mais cela m’a permis de comprendre tout du fonctionnement d’une chaîne de télévision. Une fois que le schéma complet était dans la tête, j’avais décidé d’élaborer un business plan pour la création de « Canal 2 ».

L’idée était de convaincre le promoteur de Canal Océan de me permettre d’acquérir le matériel de régie et de post-production afin qu’il le diffuse comme un « Canal Océan 2 ». J’avais retiré le mot « océan » pour être indépendant de son projet. Seul hic : ce dernier ne pouvait plus investir dans un nouvel émetteur.

Le projet « Canal 2 » devient alors « TPT 3 » vu que TPT 2 existait déjà. Là encore c’était le même procédé. Je suis allé voir le directeur de la chaîne TPT pour lui faire la même proposition. Malheureusement, mon projet n’était pas de son goût. Juste à temps, je me suis dit : plutôt que de vouloir me greffer aux équipements des autres chaînes (pour réduire le coût du projet), pourquoi ne pas lancer un projet indépendant ?

Ma réflexion et mes actions ont commencé à aller dans ce sens. J’ai revu mon business plan et une nouvelle chaine de télévision en sort : PN TV (Pointe-Noire Télévision). Le projet était, cette fois, complet, mais avec un budget plus gros qui ne m’a pas inquiété car j’avais un plan.

Je suis allé voir un grand homme d’affaires de la place, il était partant pour financer le projet. J’étais aux anges, émerveillé par l’idée que mon projet allait enfin devenir une réalité. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, le plafond de ma chambre était comme un écran géant dans lequel je regardais mon futur de patron d’une chaîne de télé …
Le lendemain, il m’a rappelé, non pas pour me dire sur quelles bases nous devrions avancer mais plutôt pour me faire comprendre que sa femme était contre l’idée d’investir autant d’argent dans le projet d’un « gosse de 19 ans ». Le projet était mort-né et c’était un moment difficile à vivre. En trois mois, j’avais monté trois projets de chaines de télévisions : aucun n’était viable.

J’avais fini par ranger tous mes documents. Le lendemain, je suis allé à la rencontre du directeur de Afripa Telecom, actuel Alink, pour lui dire que j’acceptais sa proposition (de travailler pour Afripa Telecom). C’était la veille de noël et le rendez-vous avait été pris pour la première semaine de janvier. J’avais un nouveau job, une nouvelle vie… C’est à partir de là que j’ai eu l’idée qui a donné naissance à VMK et ça c’est une autre histoire.

En 2013, lors d’un bref passage à Pointe-Noire, je me rends compte que Canal Océan était en baisse d’activités. Le promoteur recherchait un partenaire pour mutualiser les investissements afin de relancer la chaîne. Cette fois, j’étais en mesure de le financer seul.

Sans hésiter, je suis parti voir le promoteur de Canal Océan pour lui faire part de mon intérêt pour son projet de relance de cette chaine. Nous avions fait le tour de la question et des installations. Tout était vieillissant et à remplacer. Mon notaire avait préparé les documents juridiques nécessaires pour conclure l’affaire mais quand est venu le moment de les signer, le promoteur a hésité et s’est rétracté. C’était une frustration de plus pour moi et … c’était loin d’être la dernière.

En 2014, j’apprends que DVS+ avait des sérieux problèmes à son tour. Même scénario : son promoteur était à la recherche d’un partenaire pour faire remonter la pente de sa chaine. Aussitôt la nouvelle reçue, je prends un vol pour Pointe-Noire. Je n’ai pas eu du mal à rencontrer ce Monsieur qui se souvenait parfaitement de celui qui était son stagiaire 11 ans plutôt. Tout était parfait, le Monsieur était partant. J’avais un autre voyage prévu et cela m’avait contraint de remettre le dossier entre les mains d’un notaire. A mon retour au pays, c’est avec le « cœur lourd » qu’on m’a rendu compte que l’affaire avait finalement été conclue avec quelqu’un d’autre.

C’était le coup de trop, la goutte d’eau qui fit déborder le vase. J’avais ainsi pris la décision de monter un groupe de médias 360° à partir de zéro. « Vox Médias » sera son nom. Vu l’ampleur du projet, j’ai adopté une stratégie : avancer pas par pas.

Octobre 2015, le premier projet de Vox Médias voit le jour. Il s’agit du magazine VoxEco, un magazine économique « congolo-congolais » calqué sur le modèle de challenges . Quelques mois plus tard, en Avril 2016 pour être précis, le site d’informations « Vox Congo »  est lancé. La prochaine étape serait la télé mais je n’étais pas pressé. Je voulais souffler un peu car j’avais conscience que mettre en place une chaîne d’info continue allait me coûter cher.

Tout bascule en fin mai 2016 quand on m’invite à Libreville pour participer aux « Sambas Professionnels ». Le concept m’intéresse et l’énergie de l’organisatrice me convainc. J’accepte de m’y rendre.
Dans le cadre de la promotion de cet événement, je devais être interviewé sur Gabon24, une chaîne locale d’information. Ce passage chez Gabon24 s’annonçait très excitant pour moi car j’étais curieux de voir à quoi ressemblaient les locaux de cette chaîne dont le concept était très proche de mon projet. J’étais un téléspectateur assidu de Gabon24 que je suivais depuis chez moi au pays grâce aux bouquets Canal+. Donc, en allant dans leurs locaux je m’attendais à en avoir plein les yeux. J’imaginais voir la même chose qu’en France où j’ai constamment été invité dans différentes chaînes.

Le « Wow » était au rendez-vous mais dans une autre dimension. En effet, Gabon24 était loin d’être la grosse chaîne de TV que j’imaginais. Toute la chaîne était comprise dans un espace d’à peine 150 mètres carrés, avec quatre pièces étroites : Le plateau, la régie plateau, la régie de diffusion et la post-production (équipée de ses 3 ordinateurs).

Vous l’aurez compris, ce « Wow » ce n’était pas parce que j’avais vu ce que j’espérais voir, mais parce que j’étais étonné de voir qu’une chaîne d’information télédiffusée pouvait émettre depuis un petit local, avec peu de matériel. J’étais étonné car j’étais loin d’imaginer qu’on pouvait faire un si grand travail avec si peu. C’était le choc dans ma tête, ce que j’avais vu était très « disruptif ».

De retour au Congo, j’ai tout mis en oeuvre pour y monter un projet similaire. Ma décision était prise : lancer une chaîne de télévision au plus vite malgré les coûts que cela impliquait.

Le 10 juin 2016, je suis allé à la rencontre du régulateur des médias au Congo pour soumettre le projet. Il s’est montré séduit par le projet et l’a approuvé. Très vite, j’ai monté un dossier en bonne et due forme que j’ai ensuite soumis au Conseil Supérieur de la Liberté de la Communication (CSLC). Quelques jours plus tard j’obtenais mon autorisation d’exercer. « Vox TV » était né.

Le coût total de Vox TV était assez élevé. Surtout que, entre-temps, la crise économique s’est installée au Congo, financer un tel projet devenait lourd. J’ai sollicité un crédit auprès d’une banque de la place, ma demande a été rejetée.

Je ne voulais pas me tourner vers une autre banque pour une nouvelle tentative. Je connais par cœur le disque qu’on allait me faire écouter. Au lieu de cela, j’ai fait le choix douloureux de vendre un bien immobilier, une opération qui d’habitude se concluait en quelques jours avant la crise mais j’ai dû attendre trois longs mois car l’argent était devenu rare.

Une fois l’encaissement effectué, les dés étaient lancés. Nous avons acquis le matériel et il fallait ensuite aménager le local. S’en est suivie la formation du personnel qui a duré six mois au total.

Le 10 Juin 2017, les bureaux de Vox sont remplis de journalistes des médias de la place qui sont venus couvrir cet évènement. Hasard du calendrier, c’était un an jour pour jour après ma rencontre avec le Président du CSLC.

Tour à tour, le régulateur ainsi que le Ministre de la Communication et des Médias sont passés sur le plateau de VoxTV. Ils étaient les premiers invités, ce qui est pratiquement une tradition lors des lancements de chaînes partout dans le monde. C’est sous les applaudissements en régie que se terminent ces deux interviews. Le personnel est aux anges et soulagé de pouvoir scander : « VoxTV est lancée » !

Alors que le lancement de VoxTV peut sembler être un non-événement pour beaucoup, c’est, en réalité, une étape très importante pour moi et toutes celles et ceux qui m’ont accompagné pour concrétiser ce projet. Je les remercie même si le travail est loin d’être fini.

C’est maintenant que le plus dur commence, car selon ma conception, l’accouchement, même quand il se déroule dans des conditions difficiles, n’est pas le véritable challenge. Le plus dur c’est d’élever l’enfant qui vient au monde et il faut plus que neuf mois pour le faire. Ça dure toute la vie.

Maintenant que la case télévision est cochée, il ne me reste plus qu’à cocher la case « Radio ». Je me donne juste le temps de souffler et je vais remonter au front.

Je n’étais pas obligé de vous relater tout ce périple qui a duré 14 ans. Mais je me dis que vous pouvez tirer un enseignement de cette expérience : « Les gagnants n’abandonnent jamais et ceux qui abandonnent ne gagnent jamais » disait Ted Turner.

Si j’avais abandonné, même au bout de 10 ans, je n’aurais pas gagné. J’ai plusieurs fois changé mes plans sans me détourner de mon objectif malgré les frustrations, les portes fermées, les larmes. J’ai su rester debout et ma persévérance a payé. Aucune entreprise n’est inhumaine, c’est juste une question de temps. Je m’arrête ici, merci encore d’avoir lu ce long article.