Visez la lune

Vérone Mankou
Vérone Mankou

Dans Analyse Posté le

Dans ma vie de tous les jours, j’ai très souvent l’occasion de rencontrer des personnes, évoluant dans le même domaine que moi, qui m’offrent gentiment des moments d’échange. Nos discussions portent généralement sur des sujets de routine quoiqu’il nous arrive d’aborder des questions de fond.

Je suis souvent tenté par l’idée de mieux connaître mes interlocuteurs. Ce ne sont pas les mêmes à chaque fois, d’où j’espère toujours apprendre, d’eux, de nouvelles choses : ce qui arrive la plupart du temps. Mais il existe un sujet sur lequel je n’apprend pas souvent grand chose : celui du plan de vie.

Les visages ont beau changer mais les réponses sont presque toujours les mêmes, surtout chez les jeunes. Je le dis parce que beaucoup d’entre eux me font constamment part de leur désir d’immigrer en Occident (ce que je ne blâme pas). Mais quand je demande pourquoi, les réponses ne manquent pas de me faire sourire (n’y voyez aucune moquerie, vous comprendrez pourquoi …). « Je veux travailler chez Google », « je veux créer ma startup », « je veux lancer une application qui va toucher le monde … car d’ici, je ne peux pas » disent-ils la plupart du temps : autant de réponses qui prouvent que pour bon nombre de jeunes talents sur le continent, rien de grand ne peut se faire ici ; dans le domaine du numérique particulièrement.

Et pourtant, il y a de quoi penser tout le contraire … quand on sait que les startups africaines ont réussi à levé 360 millions de dollars en 2016 et qu’une ville comme Lagos a un écosystème numérique valorisé à  2 milliards de dollars (je reviendrai là-dessus dans un prochain post).

Depuis 12 ans, j’ai vu autour de moi plusieurs jeunes talents partir en Europe, aux USA etc.  Et de tous, aucun n’a jamais vu le million de dollars durant tout ce temps. Ils sont partis chercher le million de dollars très loin (et n’ont pas pu le trouver) alors qu’ici sur le continent, il y a beaucoup de startups qui génèrent plus que ça.

Je vais vous raconter l’histoire d’une d’entre elles ;  une vraie success story africaine méconnue (à tort) par la majorité.

Aujourd’hui, 1 site internet sur 4 tourne sur un CMS qui se nomme WordPress. Pour faire court, il s’agit d’une plateforme qui permet à quiconque de monter et gérer facilement un site internet. Cet outil, développé par une startup de la Silicon Valley valorisée à un peu plus d’un milliard de dollars, est apprécié pour sa légèreté et son efficacité.

WordPress offre à chacun de ses utilisateurs la possibilité de créer le design de son site web afin que celui-ci se démarque des autres. Dans le jargon du CMS, on appelle ça « thème ». Le seul hic c’est que ce n’est pas tout le monde qui a la capacité (ni le temps) de créer ces thèmes. Il s’est donc créé un business (écosystème) autour de WordPress pour les créateurs de thèmes et il y’en a qui le font gratuitement tandis que d’autres les vendent.

Parmi les éditeurs de ces thèmes, il en existe une qui est très connue. Je fais allusion à Woothemes.

 

Woothemes est spécialisée dans la conception et la vente des thèmes WordPress, ce CMS qui existe depuis 2004 et qui est presque aussitôt devenu une star montante du web.

En Afrique, beaucoup avaient su voir assez tôt le potentiel de cet écosystème (que j’ai commencé à utiliser en 2005). Parmi ces « visionnaires », il y avait 3 jeunes sud-africains âgés d’une vingtaine d’années. Ce sont eux qui ont créé, en 2008, la startup Woothemes.

Les fondateurs de Woothemes étaient si talentueux que tout le monde s’arrachait leurs thèmes comme des petits pains et voilà que tout juste au bout de 2 ans, ils réalisaient un chiffre d’affaire de 2 millions de dollars … intéressant ! Ça l’est encore plus quand on se rappelle que ces jeunes n’ont pas eu envie de changer d’hémisphère pour réaliser leur prouesse. Et ils ne se sont pas arrêtés là.

L’autre force de WordPress est qu’on peut y ajouter des fonctionnalités afin d’automatiser certaines tâches… Des tonnes d’extensions avaient été développées depuis le temps, contribuant au passage au succès de cette plateforme qui faisait face à beaucoup d’autres du même genre.

Il existait des CMS par type de site. Les sites d’e-commerce, par exemple, utilisaient des CMS tellement complexe que cela décourageait plus d’un à se lancer dans le commerce électronique. C’était un véritable casse-tête et les CMS qui rendaient cette tâche facile avaient le désavantage de ne pas être gratuit … et les gratuits avaient l’inconvénient d’être moche et pas ergonomique.

C’est notamment ces petits problèmes qui ont conduit les créateurs de Woothemes à créer une extension de e-commerce plus simple et gratuite, qu’ils ont nommé Woocommerce. Ce « plugin » a la particularité de faciliter le paiement des articles en vente grâce à des modules complémentaires ; un procédé qui était autrefois très compliqué sur les autres plateformes.

Le lancement de Woocommerce était un succès. Sa facilité d’intégration et d’utilisation ont fait que tout le monde (y compris les concurrents) commence à s’en servir. Le buzz étant au rendez-vous, en 2013 WooCommerce revendiquait 1 million d’utilisateurs, puis 4 millions en 2014 avant de passer à 7 millions en 2015. Il n’en fallait pas plus pour attirer l’attention des créateurs de WordPress, qui ont décidé de racheter la petite pépite sud-africaine en 2015 à 30 millions de dollars soit 18 milliards de francs de CFA au taux du 23 mars 2017.

Aujourd’hui plus d’un site de e-commerce dans le monde sur 3 est propulsé par WooCommerce.

Voilà qu’une entreprise créée par des africains, ici en Afrique, a réussi à générer à sa deuxième année plus de d’un milliard de Francs CFA en pleine crise économique mondiale en vendant ses produits au monde grâce à Internet. Moins de cinq ans plus tard, cette même entreprise africaine s’est vue rachetée par une entreprise américaine basée dans la Silicon Valley. Alors j’aimerais poser une question : y a-t-il une différence entre ce que Woothemes a fait et ce que font d’autres startups dans la Silicon Valley ? Personellement, je ne vois pas !

Des histoires comme celle de Woothemes, il y’en a plein en Afrique. De temps en temps, je pourrais vous en partager d’autres pour le simple fait qu’elles nous aident à comprendre que ce n’est pas parce que nous sommes en Afrique que nous devons penser que rien n’est possible ici et ce, malgré nos réalités quelquefois tristes que nous connaissons tous.

Il suffit d’ouvrir les yeux, de faire un peu de lecture, pour se rendre compte qu’ici l’échec c’est pour ceux qui abandonnent, et que la réussite sourit à ceux qui savent se relever après une chute tout étant déterminé à éviter un nouveau faux-pas.

Pour réussir dans l’économie numérique, nul besoin de traverser l’Atlantique ou la Méditerranée. Des fois, il suffit juste d’avoir un ordinateur, une connexion internet et une bonne idée : cela a réussi pour beaucoup de personnes. Quand on a une bonne base, avec internet on peut devenir expert dans n’importe quel domaine quand on le veut. Oscar WILDE disait :

« Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles »

Rêvez grand quand vous vous lancez en Afrique (en étant réaliste), vous n’allez peut être pas réussir comme vous le pensez, mais si vous ne baissez pas les bras, la réussite sera au rendez-vous, et cette réussite impressionnera plus d’un. Nous sommes dans un continent où tout est à faire ; les idées il y’en a partout, il suffit juste de discerner avant de se lancer. « Fuir » n’est pas la chose à faire, sauf si vous y tenez vraiment.

Mais bon, la bonne nouvelle c’est que selon moi chaque talent qui quitte ce continent laisse plus de place à d’autres restés sur place pour s’épanouir, et ceux qui partent finissent fréquemment par revenir et être employé par ceux qui se sont épanouis pendant leur absence. Comme quoi : l’Afrique c’est pour les vaillants, pas les bras cassés 😀